18 nov. 2013

La vénus à la fourrure / Roman Polanski

Seul dans un théâtre parisien après une journée passée à auditionner des comédiennes pour la pièce qu’il s’apprête à mettre en scène, Thomas se lamente au téléphone sur la piètre performance des candidates. Pas une n’a l’envergure requise pour tenir le rôle principal et il se prépare à partir lorsque Vanda surgit, véritable tourbillon d’énergie aussi débridée que délurée. Vanda incarne tout ce que Thomas déteste. Elle est vulgaire, écervelée, et ne reculerait devant rien pour obtenir le rôle. Mais un peu contraint et forcé, Thomas la laisse tenter sa chance et c’est avec stupéfaction qu’il voit Vanda se métamorphoser...

Avec cette adaptation d’une pièce à succès de David Ives, Roman Polanski retrouve le huis-clos, genre où il excelle (Répulsions, Carnage).

Au fil de la lecture de la pièce La vénus à la fourrure, les échanges entre les deux protagonistes se font plus intenses, les rapports de force changent, la relation domination/soumission s’inverse subtilement entre le metteur en scène pédant, misogyne et la comédienne excentrique, vulgaire.

Encadré par des travellings avant puis arrière sur le décor du théâtre, le récit a la forme d’une fable amusante sur les jeux de séduction doublée d’un hommage satirique au théâtre, au monde du spectacle et ses faux semblants. Entre tension psychologique et grotesque assumé, La vénus à la fourrure est porté par les compositions détonantes de Mathieu Amalric et Emmanuelle Seigner.

10 nov. 2013

Inside Llewyn Davis / Joel et Ethan Coen

Inside Llewyn Davis raconte une semaine de la vie d'un jeune chanteur de folk dans l'univers musical de Greenwich Village en 1961. Llewyn Davis est à la croisée des chemins. Alors qu'un hiver rigoureux sévit sur New York, le jeune homme, sa guitare à la main, lutte pour gagner sa vie comme musicien et affronte des obstacles qui semblent insurmontables, à commencer par ceux qu'il se crée lui-même. Il ne survit que grâce à l'aide que lui apportent des amis ou des inconnus, en acceptant n'importe quel petit boulot. Des cafés du Village à un club désert de Chicago, ses mésaventures le conduisent jusqu'à une audition pour le géant de la musique Bud Grossman, avant de retourner là d'où il vient.

Habitués de la compétition cannoise les frères Coen, récompensés par la prestigieuse palme d’or pour Barton Fink en 1991, ont présentés cette année Inside Llewyn Davis, une comédie inspirée de l’oeuvre autobiographique de Dave von Ronk  sur un musicien de folk dont nous suivons quelques jours de sa vie dans l’univers musical de Greenwich Village au début des années 60.
 
On retrouve dans le personnage de Llewyn Davis, désargenté, en galère permanente pour trouver un canapé pour passer la nuit, à la vie amoureuse compliquée,  l’affection des Coen pour les personnages de loosers magnifiques et leur talent pour écrire des situations surréalistes marquées par un humour noir ou un sens de l’absurde jubilatoires.
 
LLewyn, dans cette mini odyssée  (New-York,  Chicago puis retour a la case départ) où il tente de décrocher des contrats pour vivre de son art quand il ne court après un chat espiègle va croiser une galerie de personnages savoureux comme le couple de musiciens Jim et Jean (Justin Timberlake/Carey Mulligan), un étrange duo d’automobilistes (John Goodman, Garret Hundlund) ou bien encore un certain Bob Dylan alors inconnu.

Dans la peau de LLewyn, l’acteur Oscar Isaac, vu dans Agora ou Drive, assure le show en interprétant en live les ballades folks de cette comédie emballante, un  hommage réussi à la scène folk des années 60 où les Coen se révèlent en très belle forme et pour lequel ils ont remporté le Grand Prix au dernier festival de Cannes.

9 nov. 2013

Blood ties / Guillaume Canet

New York, 1974. Chris, la cinquantaine, est libéré pour bonne conduite après plusieurs années de prison pour un règlement de compte meurtrier. Devant la prison, Frank, son jeune frère, un flic prometteur, est là, à contrecœur. Ce ne sont pas seulement des choix de « carrières » qui ont séparé Chris et Frank, mais bien des choix de vies et une rivalité depuis l’enfance. Leur père Léon, qui les a élevés seul, a toujours eu pour Chris une préférence affichée, malgré les casses, la prison… Pourtant, Frank espère que son frère a changé et veut lui donner sa chance : il le loge, lui trouve un travail, l’aide à renouer avec ses enfants et son ex-femme, Monica. Malgré ces tentatives, Chris est vite rattrapé par son passé et replonge. Pour Frank, c’est la dernière des trahisons, il ne fera plus rien pour Chris. Mais c'est déjà trop tard et le destin des deux frères restera lié à jamais.

Pour sa première aventure américaine en tant que réalisateur, Guillaume Canet a choisi d’adapter l’histoire de Les liens du sang, basée sur le  livre Deux frères flic et truand des frères Papet, dans laquelle il a joué aux côtés de François Cluzet en 2008.
Il a enrôlé  un beau cast composé de Clive Owen, Billy Cudrup, Mila Kunis, James Caan ou bien Marion Cotillard dans cette tragédie familiale transposée dans le New-York des années 70 avec l’aide de James Gray à l’écriture.

Si la re-création du New-York de ces années-là est réussi avec une patine bien 70′s, au niveau de l’image terne comme des costumes et voitures réalistes, en cela proche des films de Lumet ou de Schatzberg, Blood ties déçoit en développant trop d’intrigues secondaires comme les histoires d’amour des frères ou le personnage périphérique de prostituée jouée par Marion Cotillard au détriment de la relation entre frères qui manque du coup d’intensité dramatique. Des scènes de romance redondantes et l’utilisation pas toujours inspirée de la musique pour masquer des dialogues pas vraiment à la hauteur de ce qu’on pouvait attendre des scénaristes ont tendance à figer le film dans un rythme languissant. James Caan en patriarche rongé par les remords et Owen en voyou incontrôlable ont beau faire ce qu’ils peuvent pour apporter un souffle tragique au récit, il manque à ce film d’élève téméraire le sens de la tragédie d’un James Gray avec qui Canet ne peut inévitablement pas échapper à la comparaison.

Challenge professionnel de taille pour Guillaume Canet, Blood ties se révèle, à défaut d’être un polar crépusculaire marquant comme la somme des talents au générique le laissait espérer, un travail assez bien exécuté qui devrait attirer l’attention d’Hollywood sur son jeune réalisateur français.

NDLR : la présente chronique porte sur le montage présenté au dernier festival de Cannes, depuis sa présentation cannoise la durée du film a été raccourcie de 17′ pour sa sortie en salles le 30 octobre

Un château en Italie / Valéria Bruni Tedeshi

Louise rencontre Nathan, ses rêves ressurgissent. C’est aussi l’histoire de son frère malade et de leur mère, d’un destin : celui d’une grande famille de la bourgeoisie industrielle italienne. L’histoire d’une famille qui se désagrège, d’un monde qui se termine et d’un amour qui commence.

Après Il est plus facile pour un chameau (2003) et Actrices (2006) qui étaient nourris de la vie de sa réalisatrice, Un Château en Italie est aussi une histoire de famille, la fin d’un monde bourgeois où évoluent une mère (celle de Valéria Bruni Tedeshi), une soeur et un frère complices qui vont être séparés par la mort de ce dernier sur fond de liquidation des biens mobiliers de la famille italienne. Mais il s’agit également d’une histoire d’amour entre l’héroïne (Bruni Tedeshi), une actrice retirée des affaires qui prie Dieu pour avoir un enfant et un jeune acteur (le gouailleur Louis Garrel) qui lui aussi est gagné par des doutes sur son métier.

Le ton cettre tragi-comédie franco-italienne, aux dialogues directs, oscille ainsi entre la tristesse (la maladie incurable du frère) et le comique (beaucoup de scènes cocasses liées à la religion catholique), un équilibre bien réussi par Valéria Bruni-Tedeshi au fil des saisons de cette jolie chronique familiale.

27 oct. 2013

Le 49ème parallèle / Michael Powell (test blu-ray)

1940. Un sous-marin allemand qui vient de torpiller un navire marchand anglais arrive dans les eaux territoriales canadiennes. Six de ses hommes, commandés par l'officier nazi Hirt, réussissent à mettre pied sur la côte, quand la Canadian Royal Air Force repère le submersible et le coule...

Le cinéaste britannique Michael Powell, auteur entre autres chefs d'oeuvre de Le voyeur et Les chaussons rouges, est régulièrement cité par Martin Scorsese comme l'une de ses sources d'inspiration. Son film de guerre Le 49ème parallèle, Oscar du meilleur scénario en 1943, est proposé par Carlotta en copie restaurée, après l'excellent travail éditorial effectué sur Colonel Blimp, Le narcisse noir et Les chaussons rouges.

Début des années 40 : Churchill donne d'importants moyens logistiques, matériels et financiers au milieu du cinéma pour doper la fréquentation des salles. Le 49ème parallèle est le parfait exemple de ce que la mobilisation du monde du 7 ème art à l'effort de guerre peut produire de meilleur. Michael Powell et son collaborateur Emeric Pressburger ont en effet tourné ce film pour provoquer l'entrée en guerre des USA.
L'idée de ce 49ème parallèle qui géographiquement séparent USA et Canada s'impose pour Powell à la lecture d'un journal canadien exposant la difficulté du Canada à affronter Hitler. Ainsi Powell explique avoir voulu "faire un film au Canada pour flanquer la frousse aux ricains et les faire rentrer en guerre le plus vite".

Ce film à vocation propagandiste adopte une construction narrative et un point de vue audacieux : on suit en effet des nazis, les personnages principaux, dans leur traversée du Canada. Powell parvient à éviter caricature et manichéisme en nuançant le portrait des ennemis, non stigmatisés en bloc. Sont opposées au danger de l'idéologie nazie la fraternité et la générosité des habitants du Canada tels les personnages haut en couleur de Laurence Olivier en réjouissant trappeur français à l'accent impayable et de Leslie Howard en ethnologue amateur d'art indifférent aux bruissements du monde.
Après une entrée directe au coeur de l'action le récit à épisode avance au rythme de ce groupe singulier, au fil de rencontres inattendues et savoureuses dans des paysages sublimes, entre suspense et pause contemplative, avec lyrisme et inspiration visuelle .

Test blu-ray

Technique
De la remasterisation qui fait la part belle aux contrastes solides subsistent quelques scories (petites tâches) et parfois une instabilité pour une image hd qui s'avère convenable vu l'âge du film. Unique piste audio, une piste anglaise mono originelle proposée en DTS HD Master Audio avec un résultat frontal et clair.

Bonus :
Le seul supplément de cette édition Carlotta est un court métrage propagandiste réalisé par Powell, The Volounteer (1944 - 45'), pour inciter les jeunes à devenir des héros de guerre.

Le blu-ray de Le 49ème parallèle est disponible depuis le 24 octobre chez Carlotta.
Chronique en partenariat avec Cinetrafic.fr

7 oct. 2013

Trance / Danny Boyle

Commissaire-priseur expert dans les œuvres d’art, Simon se fait le complice du gang de Franck pour voler un tableau d’une valeur de plusieurs millions de dollars. Dans le feu de l’action, Simon reçoit un violent coup sur la tête. À son réveil, il n’a plus aucun souvenir de l’endroit où il a caché le tableau. Ni les menaces ni la torture ne lui feront retrouver la mémoire. Franck engage alors une spécialiste de l’hypnose pour tenter de découvrir la réponse dans les méandres de l’esprit de Simon… 

L'éclectique Danny Boyle, après les Oscars de Slumdog Mililionaire et la mise en scène des derniers JO, revient au cinéma de ses débuts, celui nerveux, violent et trash de Petits meurtres entre amis et Trainspotting, avec le thriller psychologique Trance.

L'aspect puzzle de l'intrigue qui navigue entre film de casse, thriller paranoïaque et film noir au gré de cette plongée trouble dans les méandres de l'esprit d'un sujet torturé (le personnage de Simon comme bien d'autres dévoile son vrai visage peu à peu) procure une sensation jubilatoire. Danny Boyle s'amuse en effet à jouer avec les facettes de ses personnages, les différents niveaux de lecture où les souvenirs se confondent avec la réalité, les retournements de situation jusqu'à un final particulièrement violent. Sa mise en scène très stylisée illustre avec des filtres colorés, des images au bords déformés et son jeu de reflets le trouble d'une personnalité à la mémoire fracturée et une réalité étrange où les faux-semblants sont légion.

Dans le rôle de ce commissaire priseur peut-être pas aussi irréprochable qu'il paraît, l'écossais James McAvoy s'avère très convaincant face à Vincent Cassel en truand à la classe française et Rosario Dawson sexy en diable dans un rôle complexe de thérapeute.

Avec sa mise en scène viscérale et très élaborée au service d'un scénario malin, Danny Boyle réussit à hypnotiser et égarer le spectateur dans l'écheveau narratif et l'inquiétante réalité de ce Trance qui au final se révèle surprenant et jubilatoire.

DVD et blu-ray de Trance sont édités par FPE avec en bonus making of, scènes coupées, rétrospective de la carrière de Danny Boyle, conférence de presse à Paris en avril 2013.

5 oct. 2013

Mama / Andres Muschietti

Il y a cinq ans, deux sœurs, Victoria et Lily, ont mystérieusement disparu, le jour où leurs parents ont été tués. Depuis, leur oncle Lucas et sa petite amie Annabel les recherchent désespérément. Tandis que les petites filles sont retrouvées dans une cabane délabrée et partent habiter chez Lucas, Annabel tente de leur réapprendre à mener une vie normale. Mais elle est de plus en plus convaincue que les deux sœurs sont suivies par une présence maléfique… 

Auteur d’un remarquable court-métrage horrifique tourné en 2008 (présent sur le disque blu-ray), Andres Muschietti s’est vu confier l’adaptation en long-métrage de ce film court Mamá par le réalisateur et producteur Guillermo Del Toro.

Andres Muschietti reprend la thématique de la maternité contrariée dans son long métrage pour lequel il a bénéficié d’un budget confortable (15M$) et la présence au casting de la très hype et talentueuse Jessica Chastain.

La première demi-heure placée sous le sceau de la tragédie familiale surprend agréablement en mélangeant des références à L’enfant sauvage et des films classiques de fantôme comme La dame en noir. On y retrouve aussi un décor récurrent dans ce genre de film, la fameuse cabane au fond des bois avec présence inquiétante tapie dans l’obscurité.
Puis l’action du reste du long métrage est circonscrite à une demeure familiale à l’apparence chaleureuse où le fantôme d’une mère possessive rôde autour de deux jeunes orphelines placée dans leur famille d’accueil, un couple bohème composé de leur oncle dessinateur et son amie musicienne. La bonne idée des scénaristes, le réalisateur et sa soeur Barbara Muschietti également productrice, est d’éliminer de l’équation le personnage masculin (Nikolaj Coster-Waldau) pour se concentrer sur la relation complexe faite de méfiance puis d’affection entre les deux jeunes filles longtemps privées d’amour maternel et leur mère d’adoption (Jessica Chastain) qui dès le début du film refuse l’idée de maternité pour vivre en toute insouciance une adolescence prolongée.

Le récit alterne alors des moments intimes où le trio féminin tente de s’apprivoiser et des moments de tension dramatique avec les apparitions angoissantes de la créature Mamá. De plus se déroule en parallèle l’enquête d’un docteur chargé du dossier des deux fillettes sur l’histoire de Mamá. En résulte quelques longueurs rattrapées par une mise en scène efficace à défaut d’être mémorable qui utilise le pouvoir suggestif de l’obscurité avec monstre tapi dans le placard et parvient à composer des images fortes comme ce plan où la paroi entre deux pièces créée un split screen où se déroulent deux actions en simultané dont la convergence pourrait être source de drame.

L’excellente interprétation du trio féminin, Jessica Chastain une fois de plus éblouissante aux côtés des deux fillettes Megan Charpentier et Isabelle Nélisse vraiment bluffantes dans des rôles difficiles, est vecteur d’une émotion qui fait généralement défaut au genre et permet de s’attacher au sort des protagonistes de ce drame fantastique.

Le dernier tiers, plus tendu, culmine dans une séquence de poésie macabre dont la réussite plastique et la force dramatique n’est pas sans rappeler celle du formidable Le labyrinthe de Pan d’un certain Guillermo Del Toro qui a trouvé en Andres Muschietti un disciple doué.

Le DVD et blu-ray sont édités chez Universal avec en bonus le très réussi court métrage original de Andrés Muschietti, avec introduction de Guillermo del Toro et commentaire de Andrés Muschietti, 6 scènes coupées commentées et deux making of.