25 févr. 2010

Master class Martin Scorsese - 60 ème festival de Cannes

A l'occasion de la sortie en salles de Shutter Island voici mon compte rendu de la masterclass donnée par Martin Scorsese au 60ème festival de Cannes.

Jeudi 24 mai 2007. Salle Debussy.14h. Dans la salle comble au hasard : miss In the mood for cinema, Quentin Tarantino, l'auteur de ces lignes excité à l'idée de passer 1h30 en compagnie du maître...
Questionné par Michel Ciment, Martin Scorsese commente son oeuvre à partir de 6 extraits tirés de son imposante filmographie.

Diplômé en cinéma de la New York University, Scorsese fait ses premières armes auprès du pape de la série B, Roger Corman qui lui apprend à faire un film en 24 jours. Ses premiers courts (disponibles en dvd) sont influencés par un cinéma européen "pas forcément narratif", italien et français avec la Nouvelle Vague représentée par Truffaut, Godard et Chabrol.

Premier extrait : une scène issue de Mean Streets (1976) montrant Harvey Keitel dans une église, lieu sacré bien sûr rattaché à l'idée de rédemption vers laquelle courent bon nombre de personnages scorsésiens.
Concernant ses acteurs le réalisateur new-yorkais rappelle que le rôle principal a été écrit pour Keitel et que De Niro lui fut présenté par l'intermédiaire de Brian De Palma. Amateur de rupture de rythme et de narration déconstruite il visionne pour préparer son film Jules et Jim, Tirez sur le pianiste et Le mépris, autant de films qui ont réinventé le langage cinématographique. Selon sa volonté de casser le sens temps/espace il n'opte pas pour le traditionel champ/contrechamp et espère installer par sa mise en scène, essentiellement composée de plans moyens, un changement d'atmosphère au fur et à mesure que le dangers se précise autour de ses protagonistes. La voix-off permet ici, comme dans Taxi Driver (1976) notamment, de" rentrer dans l'esprit et le coeur du personnage". Basé sur un rythme musical ("la musique comme moteur pour le mouvement"), le storyboard du récit qui est une habitude depuis l'école du cinéma, est une sécurité pour un tel film à petit budget où il s'inspire de la liberté de la caméra de la Nouvelle Vague, des films de Fellini et des comédies musicales américaines qui révèlent un amour du mouvement bien partagé.

Le second extrait permet à Scorsese de souligner l'importance de De Niro dans sa carrière : alors qu'il souffre de graves problèmes de santé, le futur interprète oscarisé de Jake La Motta lui apporte le projet de Raging Bull (1981) pour le remettre en selle. Scorsese hésite, ne connaissant rien à la boxe. Toutefois subsiste le souvenir d'un combat au Madison Square Garden riche en émotions fortes : du sang sur la corde, le bruit des coups.
La préparation du film s'étale sur deux ans où De Niro collabore activement sur le script et le personnage difficile de La Motta :"comme dans un autre monde, enfermé dans son enfer, il ne mérite pas de vivre et d'être d'aimé". En raison d'une dégradation brutale de la pellicule couleur Scorsese opte pour le noir et blanc, somptueux.
Grandeur et décadence d'un boxeur paranoiaque et autodestructeur à la mise en scène virtuose éclatant lors des combats tournés du point de vue de la personne sur le ring, Raging Bull marque un tournant dans le film de boxe après des oeuvres fortes comme Body and Soul et The Set-up.
Concernant la représentation de la violence, physique comme émotionnelle, au coeur de son oeuvre, Scorsese dit l'envisager de manière sérieuse et personnelle, filmant ce qu'il a vu dans sa jeunesse et parfois à l'âge adulte. Par exemple Les infiltrés (2006), avec un Di Caprio toujours tendu, montre formidablement " la menace de la violence " qui, " omniprésente, peut exploser à tout moment".

After Hours (1985) : après l'échec de La Valse des pantins (1983) Scorsese envisage comme nouveau projet La dernière tentation du Christ. Mais le film est annulé du fait de la préparation dévolue à un tel sujet. Scorsese envisage alors comme un défi de réaliser avec After Hours une " comédie sombre". Le tournage de cette nuit infernale d'un jeune informaticien dans le quartier bohême de Soho à New-York a été difficile mais il en affectionne chaque scène. Pour l'anecdote le personnage du taxi fou est basée sur sa longue expérience de client qui avoue étudier les taxis depuis 50 ans! Sur le plan musical tout style sert de référence : du flamenco au score de Howard Shore pour After Hours, du pop-rock pour Les Infiltrés, de la guitare pour un tango de mort pour les personnages de son grand film hollywoodien Le temps de l'innocence...

Le temps de l'innocence (1993) : Scorsese manie le narratif-objectif, emploie un discours sophistiqué opposé à une ironie cassante dans ce somptueux film en costumes filmé du point de vue de l'homme, un aristocrate partagé entre deux femmes, piégé dans sa propre prison.
Il révèle avoir été frappé par le détachement et l'ironie du personnage d'Archer, interprété par l'immense Daniel Day Lewis, dans le roman d'Edith Warton. Sur l'écran large la sophistication de la mise en scène fait merveille: fermetures au cache en hommage à Lola Montès, fondus exécutés tels des coups de pinceau...
Après avoir souligner le fait que la disgression fait partie de la narration, il évoque la difficulté que représentait Les Infiltrés dans la gestion de la profusion d'évènement et de personnages et l'équilibre entre la disgression et le narratif avant d'ajouter qu'Aviator (2005), un biopic étalé sur plusieurs décennies, n'affiche pas également une narration simple.

Avec Casino (1996) Sorsese a voulu comme dans Les Affranchis (1995) combiner documentaire et fiction. Le personnage de De Niro est basé sur l'homme qui a bâti le casino Stardust: Frank Rosenthal a transformé Las Vegas avant qu'elle explose. Pour Scorsese"le sujet du film est la perte de contrôle, la star un style de vie". Ainsi, faisant un parallèle avec Herman Melville consacrant dans Moby Dick 150 pages à la description de l'anatomie de la baleine, il a voulu accorder à ce nouveau film un aspect documentaire très important. De plus différents styles musicaux se succèdent pendant près de trois heures : formidable compilation comprenant des morceaux aussi hétéroclites que Satisfaction, La passion selon StMathieu en passant par Love is strange, rythme suave sur lequel avance lentement la caméra vers un DeNiro charmé par la vamp Sharon Stone.

Enfin un dernier extrait tiré de Kundun (1998) vient clore cette master class de luxe mais trop courte pour l'ensemble de l'assistance subjuguée. Pour ce film filmé du point de vue d'un enfant, le futur Dalaï Lama 14ème du nom, Scorsese a mis à mal la narration occidentale : " le primat n'a pas été donné au personnage en action mais aux costumes, aux couleurs". Il ajoute que "les scènes ne sont pas juxtaposées selon l'ordre du scénario mais selon les couleurs, les textures, les costumes".
A travers l'histoire de la 14ème réincarnation du Boudha de la compassion, de son plus jeune âge à l'invasion du Tibet par l'armée de Mao jusqu'à son exil en Inde en 1959, Scorsese a voulu traiter de la spiritualité des gens modernes, un grand sujet au coeur de sa filmographie, cohérente, insaisissable, passionnante.

1 commentaire:

Sandra.M a dit…

"Miss In the mood for cinema"est ravie de lire ce compte-rendu attendu depuis des jours euh...semaines, euh...mois.:-) Oui, je parle de moi-même à la troisième personne du singulier désormais: c'est le syndrome AD. C'est vrai que cette Master Class était trop courte et inoubliable et cela valait la peine de partir avant la fin de Ocean's thirteen qui l'était beaucoup moins.