25 nov. 2007

La nuit nous appartient - James Gray

60 ème festival de Cannes - Compétition

New York, fin des années 80. Bobby est le jeune patron d'une boite de nuit branchée appartenant aux Russes. Avec l'explosion du trafic de drogue, la mafia russe étend son influence sur le monde de la nuit.Pour continuer son ascension, Bobby doit cacher ses liens avec sa famille. Seule sa petite amie, Amada est au courant : son frère, Joseph, et son père, Burt, sont des membres éminents de la police new-yorkaise...Chaque jour, l'affrontement entre la mafia russe et la police est de plus en plus violent, et face aux menaces qui pèsent contre sa famille Bobby va devoir choisir son camp...

Troisième film de James Gray après les sublimes Little Odessa et The Yards, La nuit nous appartient, formidable titre emprunté à la devise de l'unité criminelle de la police de New York chargée des crimes sur la voie publique, reçut un accueil mitigé au dernier festival de Cannes. Injustement absent d'un palmarès rassembleur préférant par exemple récompenser le contemplatif et neurasthénique La forêt de Mogari avec le Grand Prix du Jury, ce nouveau film de James Gray fut perçu comme un objet d'un classicisme compassé appelant aux vertus de l'ordre et de la loi. Depuis son premier film, Gray n'a jamais caché son amour pour la tragédie classique qui utilise systématiquement le motif de la famille. Brassant des thèmes universels propres à la condition humaine comme la difficulté d'échapper à son destin, la rédemption ou le pardon, le réalisateur new-yorkais entend donner à La nuit nous appartient une dimension mythologique. En cela le film relève du classicisme, "ensemble des caractères propres aux grandes oeuvres littéraires et artistiques de l'Antiquité et du XVII éme siécle" (Le Robert) mais un classicisme hautement inventif où sont convoqués des élans emphatiques (scène de poursuite automobile d'anthologie faisant la part belle aux plans subjectifs pour renforcer une tension dramatique insoutenable), une précision documentaire quant à la description des communautés étudiées (la pègre russe, la police new-yorkaise), une rigueur dans l'écriture de ses personnages complexes pour un résultat hautement qualitatif qui renvoie au cinéma des années 70, l'âge d'or du cinéma américain, sous influence Coppola et Friedkin. D'autre part le choix de la légalité broie tous les personnages de cette famille disloquée. En résulte frustration et mélancolie. Au final pas d'héroïsme conquérant mais un sentiment d'amertume et de tristesse. De plus on est bien loin du cynisme, de la fascination nauséabonde pour la violence souvent au coeur des grosses productions hollywoodiennes. Comme pour The Yards, présenté et chroniqué avec frilosité à sa sortie de Cannes en 2000, La nuit nous appartient est, à la veille de sa sortie dans les salles françaises le 28 novembre, ré-évalué à la hausse par la presse hexagonale et espérons-le, car il le mérite grandement, sera un succès public.
Gray comme dans ses précédents films traite avant tout d'une histoire de famille, celle d'un père et de frères dont les têtes-à têtes intenses évoquent East of eden de Nicholas Ray. Filiation désagrégée, recherche de reconnaissance et de rédemption, quête d'identité sont autant de motifs travaillés depuis le magistral Little Odessa (1994), véritable coup d'essai coup de maître pour le jeune James Gray alors âgé de seulement 25 ans récompensé par le Lion d'argent à Venise. La figure paternelle y est encore écrasante : Robert Duvall incarne un membre éminent de la police new-yorkaise en désaccord avec la vie de voyou de son fils, un directeur de boîte de nuit appartenant à une famille russe liée à la mafia. Les situations dramatiques se multipliant, le personnage de Bobby va devoir choisir entre sa famille de sang, père et frère flics intègres représentant la loi et la morale et sa famille d'adoption, la mafia russe à qui il doit la prospérité. Un choix radical pour un personnage délité, écartelé entre ses désirs et la morale, un choix aux conséquences forcément tragiques. Le récit hyper-tendu est axé autour du conflit psychologique et du trouble intérieur qui agite Bobby. Dans La nuit nous appartient qui représente la quintessence du cinéma de Gray, un mélange de film noir et de tragédie familale, il est question, à travers le personnage de Bobby, de sacrifice, de recherche de rédemption, de respect, d'amour, autant de thèmes présents dans nombre de situations dramatiques recensées par Georges Polti pour le théâtre en 1936 que Gray illustre avec une puissance et une conviction remarquables : sauver, venger un proche, se révolter, être traqué, résoudre une énigme, se sacrifier aux proches...
Le récit épouse ainsi l'itinéraire tortueux de Bobby, écartelé entre deux univers, le monde de la nuit aux couleurs chaudes et le monde policier d'un bleu minéral. Le contexte du film se situe à la fin des années 80 dans un New-York dangereux, avant la reconstruction de Giulianni, où le crack affluait, le taux de suicide grimpait en flèche et le taux de criminalité était 73% au-dessus de la moyenne nationale. Le NYPD enterrait alors deux de ses policiers chaque mois. A l'origine du scénario, Gray évoque une photo émouvante en une du New-York Times montrant les funérailles d'un policier tué dans l'exercice de ses fonctions :"On y voyait des hommes s'étreindre, en larmes, effondrés par la mort de leur collègue. Il se dégageait une émotion intense de ce cliché. J'ai su alors que je voulais faire un film abordant les choses sous cet angle, celui des émotions. Je désirais y retrouver ce que j'éprouvais en regardant cette photo ". De plus, dans un souci d'authenticité, le film fut tourné dans le Bronx, à Manhattan, Brooklyn et dans le Queens, souvent dans les quartiers les plus dégradés. Cette sensation permanente de danger culmine dans une scène de traquenard particulièrement oppressante mobilisant Duvall et Phoénix, deux acteurs exceptionnels dont les scènes communes sont intenses et bouleversantes.
La qualité de l'interprétation dominée par Joaquin Phoénix, fiévreux, époustouflant en homme blessé, est encore au rendez-vous de ce troisième film de James Gray, assurément un grand directeur d'acteurs. Autour de Duvall, d'une classe et d'un charisme impériaux et de Phoénix dont le talent n'est plus à vanter, Walhberg, volontairement en retrait et Eva Mendes, touchante en petite amie de Bobby, livrent leur meilleure prestation.
La nuit nous appartient constitue donc une nouvelle variation éblouissante de rigueur scénaristique et de force dramatique sur les thèmes de prédilection de Gray empruntés à la tragédie classique et au film noir. Lutte traditionnelle entre la police et la pègre à première vue, ce film conte avant tout une histoire familiale extrêmement émouvante aux personnages très bien écrits et interprétés en proie aux passions humaines, en quête de reconnaissance, de rédemption et d'amour. C'est réalisé avec une telle maestria, une telle majesté, un tel sens de la dramaturgie et une telle admiration pour les codes du film noir et de la tragédie classique que c'en est profondément admirable. Du très grand cinéma.

Sortie le 28 novembre 2007

1 commentaire:

kro a dit…

Très bon article, très bon film !!!! Pas déçue du tout, bien poignant, stressant, emouvant... Passé une bonne soirée :o) bz