31 mars 2008

3h10 pour Yuma/James Mangold

Un dangereux criminel est capturé dans une petite ville. On persuade un éleveur de convoyer en secret le hors-la-loi par le train de Yuma en échange d'une forte prime et de l'estime de son fils. Très vite se met en place une guerre des nerfs alors que les deux hommes attendent le train dans un hôtel...

Pour son premier western le réalisateur de l'excellent Walk the line, James Mangold, a convoqué un casting poids lourd composé de Russel Crowe, Christian Bale et du vétéran Peter Fonda pour une histoire de justice, d'honneur pleine de péripéties, de fusillades dans la grande tradition du genre.
Débutant par une spectaculaire attaque de diligence planifiée par le méchant charismatique interprété par Crowe, le récit se concentre très vite sur le convoi, mené entre autres par le fermier en quête d'argent et de respectabilité joué par l'impeccable Christian Bale, du bandit de grand chemin jusqu'au train de Yuma direction la prison. Transfert bien sûr contrarié par la fidèle troupe du criminel aux trousses du frêle convoi contraint d'arpenter un territoire hostile tenu par les Comanches et les tentatives d'évasion de leur leader. Les nombreuses scènes d'action très bien menées dans des décors naturels somptueux laissent heureusement s'installer un intéressant duel psychologique entre les deux personnages principaux dont les portraits sont très nuancés. Le final surprenant révèle chacun dans l'exaltation de la bravoure et la recherche de rédemption. Mangold, en élève appliqué admirateur de Ford et d'Eastwood, reproduit brillamment les figures imposés du genre (l'attaque de diligence, les révélations autour du feu de camp, le guet-apens final dans la ville) avec un sens du spectacle patent lorgnant vers le buddy-movie doublé d'une direction d'acteurs irréprochable dans les scènes intimistes.
Une belle réussite, narration classique avec une touche de modernité dans le traitement de l'action et de la psychologie des personnages, assez inattendue dans le genre du western délaissé depuis le formidable Open Range de Kevin Costner en 2004, pour ce 3:10 to Yuma enfin dans les salles françaises après une sortie sur les écrans américains le 07/09/2007 pour un résultat plus qu'honorable pour un western (51M de dollars) et une parution en dvd zone1.

30 mars 2008

MR73/Olivier Marchal

Un tueur en série ensanglante Marseille. Louis Schneider, flic au SRPJ, mène l'enquête malgré l'alcool et les fantômes de son passé. Le passé resurgit aussi pour Justine. 25 ans plus tôt, ses parents ont été sauvagement assassinés par Charles Subra. Schneider l'avait alors arrêté. Mais aujourd'hui, par le jeu des remises de peine et pour bonne conduite, Subra sort de prison. Cette libération anticipée va alors réunir Schneider et Justine, deux êtres qui tentent de survivre au drame de leur vie.

En 2004, 36 quai des orfèvres, axé sur le magnifique duel Auteuil/Depardieu, sonnait comme le renouveau du polar français. Marchal y alignait de beaux moments de cinéma grâce à un scénario solide, une direction d’acteurs irréprochable, une réalisation efficace marquée par une exigence documentaire et une volonté de stylisation de l’image proche du travail de Michael Mann sur Heat auquel le film emprunte sa colonne vertébrale. On retrouve dans ce nouveau film de l’ex-policier Olivier Marchal des qualités propre au film noir (atmosphère crépusculaire, poids de la fatalité, personnages en lutte à la fois contre leur hiérarchie et contre leurs démons intérieurs) malheureusement gâchés par une fâcheuse tendance au pathos et à la grandiloquence entrevue dans 36.
Inspiré de faits réels MR73 rassemble des thèmes présents dans les deux premiers polars de Marchal, Gangsters et 36, comme la solitude, le désespoir, la quête d’honneur et de rédemption, la trahison. Marchal y rend hommage à des flics intègres trahis par les leurs, broyés par la justice comme par leur passé. Auteuil, immense comme toujours, incarne dans ce nouveau film un policier alcoolique rongé par le remords et la culpabilité. Dans une atmosphère cafardeuse et poisseuse à souhait, le film conte la descente aux enfers d’un être brisé qui doit faire face à ses fantômes et ses démons pour continuer à exercer son noble métier et acquérir la rédemption en sauvant une jeune femme des griffes du meurtrier de ses parents fraîchement libéré. Manifestement, le parcours désespéré de ce flic a davantage attiré le réalisateur que la résolution de l’intrigue principale, l’arrestation vite expédiée d’un autre tueur en série. En effet pendant une bonne partie du film l’intrigue fait du surplace, les scènes éthyliques filmées à la limite de la complaisance se multipliant pour orchestrer la déchéance de Schneider. Dommage que le portrait tragique d’un personnage aussi fort marqué par la culpabilité à l’instar du personnage de Montand dans Le cercle rouge ou de Nicholson dans The Pledge soit noyé par une mise en scène boursouflée qui abuse des filtres, des ralentis, des longs flash-back explicatifs en n&b saturés d’une musique mélodramatique. Egalement témoins de cette tendance au pathos et à l’emphase les dialogues ampoulés où la recherche du bon mot sonne souvent faux et la plupart des scènes dramatiques comme la mort du collègue de Schneider qui ne brille pas par la retenue (c’est ce point précis relatif à la dramaturgie qui distingue précisément Marchal de James Gray, grand orfèvre du polar). Dans ce souci d’esthétisation de l’image qui lorgne ostensiblement vers le travail de Michel Mann et de David Fincher, Marchal adopte des choix artistiques douteux : la rutilance des berlines des policiers qui tranche avec la vétusté du commissariat, la pluie permanente sur Marseille comme une métaphore du tourment intérieur des personnages... Le dernier quart d’heure où Schneider, en quête de rédemption fait le sacrifice de sa personne pour sauver la jeune orpheline du meurtrier de ses parents, est de loin le plus réussi dans son jusqu’auboutisme suicidaire avec des éclairs d’une violence sèche qui tranche avec les effets pompeux du reste du film.
Déception donc pour ce nouveau long-métrage d’Olivier Marchal malgré la qualité générale d’interprétation, Auteuil et Catherine Marchal en commissaire mélancolique en tête : un polar à la réalisation empesée jusqu’au dernier plan, lourdement symbolique.

Angles d'attaque/Pete Travis

Salamanque, Espagne. Le Président des Etats-Unis doit prononcer un discours décisif scellant une alliance internationale de lutte contre le terrorisme. Devant des milliers de témoins et les caméras du monde entier, il se fait tirer dessus.
Pour les agents Barnes et Taylor, en charge de sa protection, commence alors une course contre la montre pour trouver et neutraliser les responsables de cet attentat. Parmi tous les témoins présents, huit d’entre eux- chacun avec son point de vue, chacun une pièce du puzzle-vont les aider à découvrir l’incroyable vérité…

Produit par Paul Greengrass, comme l’excellent téléfilm Omagh (2005) sur l’attentat le plus meurtrier du conflit nord-irlandais, Angles d’attaque de Pete Travis adopte le principe du temps réel au cœur de la série 24 comme le Rashomon style qui voit divers points de vue sur un même évènement se succéder pour un suspense constant.

Ainsi sont détaillées quelques heures de la vie de plusieurs personnages réunis au cœur d’un drame, la tentative d’assassinat du Président des Etats-Unis, personnalité souvent malmenée dans le cinéma hollywoodiens comme Dans la ligne de mire ou Un crime dans la tête et dans la série télévisée 24.

Le principe narratif du retour en arrière au cœur de ce long métrage permet d’examiner le point de vue de personnages divers (une journaliste, un touriste américain, un garde du corps, le Président, un terroriste…) sur cet attentat savamment planifié. Le spectateur qui a toujours une longueur d’avance sur les personnages doit démêler les fils d’une intrigue complexe où les coups de théâtre, les révélations sont légions. Chaque flash-back ouvre des perspectives nouvelles sur la compréhension de l’affaire. Les différents points de vue successifs s’enrichissent mutuellement et dessinent un kaléidoscope d’impressions, de théorie qui sont autant de vérités sur cet attentat où les traîtres pullulent et les bons samaritains sont heureusement inspirés.

Gorgé de péripéties parfois invraisemblables, Angles d’attaque assure une tension permanente grâce à ce parti pris narratif relayé par une mise en scène nerveuse particulièrement efficace notamment dans les course-poursuite à pied ou en auto à l’approche réaliste inspirée du travail de Greengrass sur les Jason Bourne. La virtuosité de l’objet cinématographique où brille un casting haut de gamme emmené par Dennis Quaid, Matthew Fox et William Hurt n’empêche pas de déplorer une fin banalement hollywoodienne et un écartement de tout discours politique autour du terrorisme international au profit de l’action et du suspense.

Concis, assez original par sa structure, Angles d’attaque accomplit largement sa mission de divertissement ludique et haletant.

3 mars 2008

There will be blood / Paul Thomas Anderson

Lorsque Daniel Plainview entend parler d'une petite ville de Californie où l'on dit qu'un océan de pétrole coulerait littéralement du sol, il décide d'aller tenter sa chance et part avec son fils H.W. à Little Boston. Dans cet endroit perdu où chacun lutte pour survivre et où l'unique distraction est l'église animée par le charismatique prêtre Eli Sunday, Plainview et son fils voient le sort leur sourire.Même si le pétrole comble leurs attentes et fait leur fortune, plus rien ne sera comme avant...

Après les superbes Magnolia, film choral débordant de déchirements du cœur et d’amour inspiré par le travail de Robert Altman auquel ce nouveau film est dédié, et Punch-Drunk love, enlevée et délicate comédie romantique avec Adam Sandler et Emily Watson, There will be blood, librement inspiré du roman Pétrole d’Upton Sinclair, s’affirme comme la consécration d’un grand cinéaste Paul Thomas Anderson et la nouvelle démonstration du talent d’un des meilleurs acteurs au monde, Daniel Day Lewis.

There will be blood conte, avec une puissance dramatique et une maîtrise de la mise en scène rare pour un réalisateur aussi jeune (38 ans), la saga étalée sur 30 ans (1898-1927) d’un honnête et pauvre prospecteur de pétrole devenu un magnat despotique rongé par la folie et la paranoïa

Plongée dans le ventre de la terre mais aussi plongée dans la noirceur de l’âme d’un être qui a abandonné peu à peu toute humanité, dont il dit dans une sublime scène nocturne de confession à son frère/aux ténèbres qui ont envahi son cœur et son âme vouloir s’en éloigner par dégoût, pour l’argent et la prospérité. Durant 2h38 absolument passionnantes le récit conte l’irrésistible ascension sociale et la déchéance spirituelle et physique d’un personnage faustien victime d’orgueil et dévoré par la jalousie et la concupiscence. La soif inextinguible de l’or noir qui envahit Daniel le mène à la folie dans une progression dramatique intense qui renvoie au chef d’œuvre de Huston Le trésor de la sierra madre. On pense également au monumental Citizen Kane de Welles où un mogul finit sa vie en reclus dans son manoir et à Aviator de Scorsese, référence d’Anderson pour son premier film Boogie nights, pour ce destin d’un self made man richissime envahi par la folie et la solitude. There will be blood est en effet le portrait âpre et saisissant d’un entrepreneur sans morale et pitié, le destin tragique (dévoré par l’hubris il se coupe du monde des hommes) d’un honnête travailleur marqué par l’idée d’American deam dont il s’empare avec conviction et avidité. Dans ce grand film sur la domination et la possession (les terres, les esprits), Daniel, afin d’étendre son empire vers la mer, achète à un vieux fermier religieux prénommé Abel ses terres fertiles en pétrole pour une misère. Son fils Eli, un jeune pasteur, n’aura de cesse de demander réparation.

Le récit s’articule principalement autour du duel psychologique et physique entre ces deux hommes de spectacle, d’habiles orateurs: Daniel avec la complicité de son fils adoptif se met en scène en père de famille aimant pour amadouer ses clients quand Eli se livre à des prêches enflammés pour convertir son auditoire à la parole divine ou bien à des exorcismes impressionnants pour frapper les consciences. Combat du capitalisme contre la foi livrés par deux hommes qu’à priori tout oppose mais qui sont réunis par une grande ambition, démesurée pour Daniel, plus modérée pour Eli qui prêche finalement pour sa propre paroisse et par un art consommé de la manipulation des esprits. Ces deux personnages sont à la fois évidents et surprenants en dévoilant des failles qu’ils savent vite refermer: de la tendresse envers son fils pour Daniel, un penchant pécunier pour Eli. Cet affrontement implacable étalé sur quinze ans se clôt dans une scène sidérante où l’absurde se mêle au tragique dans un tourbillon de mots et de violence.

Ce duel entre deux possédés, l’un par la fièvre de l’or noir, l’autre par la parole divine, mus par un intense désir de conquête de la terre et des esprits, met face à face le prodigieux Daniel Day Lewis justement oscarisé pour cet énorme rôle méphistophélique dont il rend toute la folie et la fièvre par un simple regard et le jeune acteur Paul Dano, vu dans Little Miss Sunshine, très bon dans l’expression de la duplicité.

Le nouveau film de P.T Anderson envoûte par sa mise en scène totalement maîtrisée qui abandonne les plans-séquences démonstratifs du scorsesien Boogie nights, le rythme effréné de certaines séquences saturées de grands mouvements de caméra et de musique du film choral Magnolia et les personnages lunaires et romantiques de Punch-Drunk Love pour de courts travellings hypnotiques et un cadre brut qui donne à voir des paysages physiques et mentaux arides et torturés dont la musique dissonante de Johhny Greenwood dessine un contrepoint tout à fait saisissant. Anderson réussit dans There will be blood de grands moments de cinéma spectaculaires et intimistes : la majestueuse ouverture sans paroles dont la bande-son est composé de respirations et de la musique expérimentale de Greenwood et qui voit évoluer Daniel du ventre de la terre (passage stupéfiant de l’organique à l’aérien, de l’ombre à la lumière) aux grands espaces de l’Ouest américain, filmés magnifiquement par Anderson après les Coen dans No country for old men dans un hommage au western comme à Géant, l’incendie aux accents d’apocalypse d’un derrick, les nombreuses confrontations implacables et intenses de Daniel et d’Eli sans oublier la scène cruelle, terrible, poignante de l’abandon du fils.

There will be blood est un diamant noir, un chef d’oeuvre d’une puissance dramatique, d’une beauté visuelle et sonore impressionnantes qui témoignent de la suprématie incontestable du cinéma hollywoodien pour mêler l’épique et l’intimiste dans un sujet fort réalisé avec maestria et interprété avec génie.