26 mai 2008

Palme d'Or du 61ème festival de Cannes : Entre les murs/Laurent Cantet

Le jury du 61ème festival de Cannes présidé par Sean Penn a décerné il y a quelques heures la Palme d’Or à Entre ses murs de Laurent Cantet.

Ce film très juste sur l’enseignement est adapté du roman éponyme autobiographique de François Bégaudeau qui interprète ici, comme dans une vie passée, un professeur de lettres en collège de ZEP à Paris.

Ovationné pendant 20 minutes à la projection cannoise de 16h de samedi dernier, Entre les murs a patienté plus longtemps que les deux autres films français (Un conte de Noël, d'Arnaud Desplechin, et La Frontière de l'aube, de Philippe Garrel) avant d’être admis dans la compétition le 30 avril.

Entre documentaire et fiction Entre les murs est le récit drôle, grave, profond, très touchant d'une année scolaire vue à travers les cours de français d'une classe de quatrième d'un collège parisien.
Quelque part entre l’Esquive pour le travail sur le langage des adolescents de la France d’aujourd’hui et Etre et avoir pour les mises en situation réalistes d’enseignement dans une salle de classe, le film de Laurent Cantet se veut en prise directe avec la réalité contemporaine. Lors de discours de remerciement Cantet a précisé que « le film devait ressembler à la société tout entière, il devait être multiple, foisonnant, complexe... ».

En amont du tournage l’équipe de production a monté un atelier d’improvisation au collège Dolto à Paris où étaient invités tous les élèves de quatrième et de troisième ainsi que les professeurs afin de réfléchir au propos du film. Le processus de sélection achevée, les jeunes ont retrouvé François Bégaudeau dans le rôle de l’enseignant. Le choix de Bégaudeau comme celui des jeunes élèves recrutés sur le lieu de tournage était garant d’authenticité.
En effet les situations de cours tour à tour drôles et tendues mettant face à face l’enseignant et ses élèves aux caractères bien trempés, les réunions avec les parents d’élèves, le conseil de classe, les moments de vie entre professeurs captés en temps de pause sonnent d’une justesse incroyable.
Bégaudeau est d’une sobriété exemplaire dans la peau d’un professeur calme et compréhensif qui n’est toutefois pas infaillible (l’emploi d’un mot péjoratif concernant l’attitude d’un élève entraîne dans la classe une cascade de micro évènements dramatique), un travailleur humble et passionné loin de l’image idéalisée de l’enseignant renvoyée par beaucoup de films hollywoodiens (Le cercle des poètes disparus, Esprits rebelles et autres Ecrire pour exister). Le personnage de François se bat chaque jour pour faire régner la discipline et permettre l’acquisition des connaissances dans l’optique de donner à chacun sa chance de s’exprimer et de réussir. Il accorde de l’attention à chacun, prêt à valoriser le travail de tous ses élèves même les plus turbulents. L’égalité des chances est un beau programme, le film montre la difficulté d’appliquer dans un milieu dit sensible cette profession de foi de l’Education nationale.
Adepte parfois d’une ironie mordante il tente d’instaurer un dialogue avec ces jeunes qui oppose à son étude d’une langue complexe par l’utilisation de certains de ses composantes jugées inutiles et obsolètes (l’emploi du subjonctif par exemple) le langage de la rue plus vivant mélange de verlan, d’anglicisme et de références personnelles. Le film illustre la tentative acharnée de combler le fossé culturel, langagier, identitaire qui sépare le professeur (l’adulte, l’ordre) de ses élèves.

Véritable microcosme avec ces individus aux caractères différents (le rebelle, l’appliquée, la bavarde…) la classe est une caisse de résonance à toutes les interrogations et problématiques que la société affronte quotidiennement : question de l’identité nationale, du repli communautaire, du rapport au savoir et à la connaissance mais aussi au pouvoir et à l’ordre social sans oublier l’expulsion de sans papiers. Et à travers les incivilités de certains qui conduisent à l’expulsion se pose la question du rôle de l’école : transmettre la savoir mais aussi éduquer et prévenir pour éviter d’en arriver à la sanction punitive. Le tempérament de François, mélange de fermeté et de diplomatie, d’écoute attentive et de prise de parole convaincue révèle de hautes qualités humaines qui en font un professeur précieux.

Stimulant, émouvant Entre les murs provoque également le rire à maintes reprises avec les réparties et les réflexions cocasses et désarmantes des élèves à l’image de la scène tordante de l’étude de l’emploi du subjonctif imparfait.

Filmé en HD avec trois caméras, l’une sur François qui distribue la parole, l’une sur l’élève qui répond et l’autre à la recherche de réactions diverses (ennui, rires, agitation nerveuse) autour d’un scénario écrit qui laissait forcément, vu le naturel et la fraîcheur des jeunes et la maîtrise du rôle par Bégaudeau, une large part à l’improvisation, Entre les murs a une approche réaliste comme une progression dramatique rigoureuse.
En effet le récit n’est pas une simple succession de séances de cour et de moments extrascolaires intra muros mais bien une histoire complexe entre un adulte et ses jeunes élèves avec ses moments comiques (complicité, partage) comme ses passages plus dramatiques (doute, incompréhension, rejet). Le récit relate dans son dernier tiers l’effritement des relations entre l’enseignant et certains élèves qui se montraient de plus en plus réceptifs à son discours. Est montré avec désolation l’impact d’un mot prononcé sans aménité en conseil de classe par François au sujet d’un élève turbulent (« scolairement attardé »): répété en cours par une délégué, il provoque un enchaînement de micro évènements qui conduisent malgré la volonté de l’enseignant à l’expulsion définitive d’un élève. La tension culmine avec le conseil de discipline où François est quelque peu désemparé et amer face aux graves conséquences qu’implique pour l’élève un tel jugement.

Par le prisme de l’école (publique et laïque précisons-le), Entre les murs en dit long sur la société française et ses acteurs de générations, milieux sociaux et religions différents. Il répond tout à fait à l'exigence formulée par Sean Penn au moment de l'ouverture de ce 61e Festival de Cannes : "Il faudra que le réalisateur ou la réalisatrice de ce film se soit révélé très conscient du monde qui l'entoure."

Après le sublime Half Nelson (Ryan Fleck, 2007) voici un autre grand film sur l’école, une Palme d’or méritée qui fait du bien tout en faisant réfléchir grâce au naturel de ces jeunes très attachants et de leur professeur très humain joué avec sobriété par François Bégaudeau qu’enregistre simplement et efficacement Laurent Cantet.

1 commentaire:

amicalechica a dit…

c'est un super blog!!!