25 juin 2008

In Bruges / Martin McDonald


Après un contrat qui a mal tourné à Londres, deux tueurs à gages reçoivent l'ordre d'aller se faire oublier quelque temps à Bruges.Ray est rongé par son échec et déteste la ville, ses canaux, ses rues pavées et ses touristes. Ken, tout en gardant un oeil paternaliste sur son jeune collègue, se laisse gagner par le calme et la beauté de la cité. Alors qu'ils attendent désespérément l'appel de leur employeur, leur séjour forcé les conduit à faire d'étranges rencontres…

Pour son premier long métrage le dramaturge Martin McDonald revitalise le polar british avec ses personnages iconoclastes (un tueur à gage suicidaire), ses situations décalées, son humour absurde plein de répliques tordantes, son décor magique (Bruges) propice aux rencontres les plus originales et à la tragédie vers laquelle s’avance doucement ses deux antihéros torturés par une faute qu’il faudra bien expier.
Le premier acte voit donc deux porte flingues cohabiter, en dépit de préoccupations contraires, dans la cité médiévale de Bruges où leur boss les a expédié le temps de se faire oublier après un contrat catastrophe : l’un est adepte du tourisme quand l’autre préfère descendre les pintes pour tromper un ennui qui s’avère être un spleen profond. Les scènes comiques s’enchainent sans temps mort au fil de pérégrinations touristiques et de rencontres haut en couleur (un nain raciste qui fricote avec des prostituées, un skinhead borgne, une jeune femme qui fournit en drogue les équipes en tournage) avec un sens de la réplique qui tue et de la mise en place de situations ubuesques dignes de Tarantino. Mais une mélancolie liée au personnage névrosé de Farrell et au décor même affleure rapidement. McDonald propose en effet des personnages complexes dont les relations et les failles se précisent à mesure que la tragédie s’avance inéluctablement vers ces deux tueurs coupables d’une faute qui mine le moral du cadet qu’une rencontre amoureuse permet un temps de rehausser.
Dans ce polar inclassable dont l’affiche à l’humour lourd (vous ne verrez ni frites, ni glace mais bien des êtres tracassés) échoue à en restituer la teneur, mélange d’absurde, d’humour noir, de cavalcades intenses et de digressions métaphysiques, le comique de situation voisine avec le questionnement existentiel. On y parle de bières, d’une hypothétique guerre entre blancs et noirs, d’acteurs nains suicidaires, de l’enfer, de la rédemption, d’honneur. Les deux derniers actes creusent encore plus la complexité de ces deux personnages en les mettant face à un ultimatum lancé par leur chef. L’aîné méthodique et plein de sang froid et la petite frappe survoltée qui sur le papier semblent sortis d’un polar traditionnel tendance buddy-movie ou film de gangster branchouille estampillé Guy Ritchie acquièrent au fil des nombreuses scènes verbales une consistance et une épaisseur psychologique surprenantes qui les rend attachants. Ici pas de mise en scène clippesque autour de truands d’opérette bas du front et lourdingues comme dans les Snatch et autres Layer Cake labellisés cultes qui ne sont que des hommages grotesques à Tarantino et Scorsese transposés en territoire britannique mais un romantisme morbide diffus nappant d’un nuage de brume (superbes plans nocturnes de la petite Venise du nord) le rire du désespéré, celui qui sait qu’on ne peut pas échapper à son passé.

Dans un registre cafardeux proche du Cassandre de Woody Allen, Colin Farrell impressionne en tueur agité par un sévère tohu bohu intérieur que son regard perdu relaie à merveille. Son compatriote Brendan Gleeson assure également en complice de la vieille école tout comme le so british Ralph Fiennes en boss colérique dont le portrait de bad guy est assez subtil.

Mélange des genres très réussi dans un cadre inédit où on rit et on s’émeut des aventures belges de nos deux tueurs à gages lost in Bruges, des personnages bien travaillés par le sens de la saillie drolatique et de la dramaturgie de ce McDonald à suivre, In Bruges est un polar vraiment singulier à découvrir de toute urgence.

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