29 déc. 2008

Le chant des mariées / Karin Albou

Tunis, 1942. Nour et Myriam, 16 ans, sont amies depuis l'enfance. Elles partagent la même maison d'un quartier modeste où Juifs et Musulmans vivent en harmonie. Chacune désire secrètement vivre la vie de l'autre : tandis que Nour regrette de ne pas aller à l'école comme son amie, Myriam rêve d'amour. Elle envie les fiançailles de Nour avec son cousin Khaled, sorte de fantasme partagé de prince charmant. Malheureusement, Khaled ne trouve pas de travail. Les fiançailles se prolongent et la perspective d'une union charnelle s'éloigne.
En novembre 1942, l'armée allemande entre à Tunis. Poursuivant la politique de Vichy, les Nazis soumettent la communauté juive à une lourde amende. Tita, la mère de Myriam n'a plus le droit de travailler, criblée de dettes, elle décide de marier sa fille à un riche médecin. Myriam voit d'un seul coup ses rêves d'amour s'évanouir...


CINEMED 30ème édition-Compétition

Après un premier long très remarqué La petite Jérusalem avec Fanny Valette (prix SACD du scénario au festival de Cannes 2005, Prix Michel d'Ornano), Karin Albou raconte avec Le chant des mariées une histoire d’amitié entre deux jeunes femmes juives et musulmanes pendant l’occupation allemande à Tunis en 1942.

La jeune réalisatrice a choisi un traitement minimaliste de la guerre pour se consacrer à cette histoire d’amitié, d’amour fusionnel qui s’effrite au fil de leur émancipation et d’évènements dramatiques induits par ce contexte historique troublé.

Pour traduire cette relation forte, ce lien indéfectible qui semble lier les deux jeunes filles, Karin Albou les inscrit au début du film dans le même cadre, une option de mise en scène annulée plus tard par la mise en parallèle de leurs destins contrariés par la guerre et les allemands qui ont monté les communautés juives et musulmanes l’une contre l’autre via une propagande à base de tracts et annonces radio haineux.

Si le film est optimiste en montrant la cohabitation de familles de communautés différentes il montre aussi ce qui oppose les hommes aux femmes et dit la difficile condition de la femme pour échapper aux lois sclérosantes de l’homme et aux traditions et positions morales archaïques.

Mariage forcé, mise à distance par le père, Le chant des mariées illustre le rapport complexe homme-femme dans ces communautés. Le personnage de Myriam s’oppose par sa détermination et une incroyable volonté de s’affranchir dans un milieu répressif à l’égard des femmes à son amie Nour qui va perdre pied et être contaminé par la jalousie et la frustration de son amoureux, Khaled.

Le récit bouleversant de cette amitié mise à l’épreuve de l’amour et de la guerre multiplie les situations dramatiques avec une mise en scène qui oscille entre exigence documentaire (les scènes au hammam, la séquence de l’épilation du pubis/défloration de Myriam) et élans romanesques.

La caméra scrute les élans du cœur et la sensualité des corps. Lumière naturelle, durée des scènes, Albou filme de manière crue, sans fards la sexualité et la féminité.

Par ces nombreux thèmes dont la violence familiale (mariage arrangé) et sociale (société maghrébine structurée de manière féodale) et son traitement brut de la sexualité dans un milieu répressif à l’égard des femmes, Le chant des mariées se révèle être, en plus d’être riche sur le plan dramatique, un film politique percutant.

Les deux jeunes comédiennes, Lizzie Brocheré et Olympe Borval, incarnent avec conviction et justesse (comme la réalisatrice qui s'est réservé le rôle de la mère de Myriam) ces deux amies séparées par la guerre, l’Histoire.

Karin Albou a donc choisit judicieusement de la mettre à distance, de la représenter de manière fragmentaire via des tracts, des annonces radiophoniques, la silhouette de soldats et le bruit de leurs bottes pour se consacrer à une histoire intimiste qui échappe au schématisme (amitié entre deux jeunes filles de communautés différentes) pour toucher fort en terme d’émotions.


Lizzie Brocheré, Karin Albou, Olympe Borval (30ème CINEMED/photo F.B)

Rencontrée au 30ème festival du cinéma méditerranéen, Karin Albou déclare avoir effectué pendant plusieurs années beaucoup de recherches historiques, recueilli de nombreux témoignages et réalisé plusieurs réadaptations pour arriver à son scénario définitif.

Elle souligne n’avoir eu aucun souci au niveau des autorisations de tournage et le plaisir de retrouver, 10 ans après le décor principal de son moyen-métrage, le hammam, lieu de bien d’échanges amicaux et de tensions.

Le chant des mariées est une formidable histoire d’amitié entre deux jeunes filles juives et musulmanes mais évoque aussi à travers la relation de Myriam et de son époux médecin Raoul « la différence sociale entre les pauvres et les riches ». Il existait alors comme aujourd’hui d’ailleurs « un fossé énorme entre les juifs très riches et les juifs plus pauvres ». La réalisatrice précise qu’un mariage comme celui entre Myriam issu d’un milieu modeste et le médecin Raoul est très rare.

Sur le plan historique elle revient avec précision sur l’instauration d’amendes et du travail obligatoire par les allemands puis sur les lois de Vichy et le numerus clausus qui empêchait de nombreuses professions comme les médecins d’exercer.

Au sujet du rapprochement des communautés juives et musulmanes, Le chant des mariées est jugé par sa réalisatrice comme un « film assez optimiste quand on voit la réalité aujourd’hui ».

Concernant ses héroïnes et la féminité : « elles ont une relation charnelle très partagée » qui n’est pas de l’ordre de l’homosexualité mais comme exprimée par les adolescentes. Finalement « les deux filles sont modernes car elles veulent aimer ».

Complice avec ses deux jeunes comédiennes, Karin Albou a vu Lizzie Brocheré dans Chacun sa nuit (2006) de Pascal Arnold et Jean-Marc Barr et a été séduit par « son côté petit chat bléssé ». Découverte au cours d’un casting sauvage dans la rue, Olympe Borval a appris l’arabe pour les besoins de son rôle.

Merci à Gaby Pouget & Jean-François Bourgeot du CINEMED

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