14 oct. 2010

L'insaisissable David Fincher

A l'occasion de la sortie en salle de The Social Network (critique à venir) retour sur les deux précédents films de David Fincher, les excellents L'étrange histoire de Benjamin Button (2009) et Zodiac (2007).

"Curieux destin que le mien..." Ainsi commence l'étrange histoire de Benjamin Button, cet homme qui naquit à 80 ans et vécut sa vie à l'envers, sans pouvoir arrêter le cours du temps. Situé à La Nouvelle-Orléans et adapté d'une nouvelle de F. Scott Fitzgerald, le film suit ses tribulations de 1918 à nos jours. L'étrange histoire de Benjamin Button : l'histoire d'un homme hors du commun. Ses rencontres et ses découvertes, ses amours, ses joies et ses drames. Et ce qui survivra toujours à l'emprise du temps...


L
e petit génie David Fincher revient, après le passionnant Zodiac, là où ne l’attendait pas forcément : avec cette adaptation du nouvelle de Fitzgerald il livre un grand film romanesque et tragique conforme à son souhait de réaliser une « romance hollywoodienne avec des stars ».

Dès les premières minutes du récit le talent de Fincher se déploie avec un double prologue : d’un côté une jeune femme découvre la vie de sa mère agonisante sur son lit d’hôpital via un journal, de l’autre un siècle auparavant en 1918 un artisan affecté par la mort de son fils à la guerre construit une horloge dont les anguilles vont à rebours. Ce dérèglement mécanique est la métaphore du cas Benjamin Button, un enfant né avec un corps de vieillard qui ne cessera de rajeunir jusqu’à sa mort.

Selon ce personnage à l’horloge interne déréglée le film fonctionne beaucoup sur l’idée du décalage, du contraste : un nouveau né avec un physique de vieillard, un blanc élevé par une noire, un enfant vivant avec des personnes âgées…Par extension le film de Fincher constitue une éloge de la différence comme il est une célébration de la vie car « on ne s’est jamais ce que la vie nous réserve ».

En effet le film enregistre la fuite inexorable du temps, des souvenirs, des sentiments via l’étrange histoire de Benjamin Button qui voit ceux qu’il aime s’éteindre progressivement alors qu’il accomplit le chemin inverse pour terminer son existence à l’état de bébé, privé de mémoire et de souvenirs.

Cette histoire étrange a pour fil directeur une histoire d’amour impossible cernée par la mort, une romance déchirante de la force de celle de Titanic et Sur la route de Madison. Vers le milieu du récit Benjamin Button a rattrapé son amour de jeunesse interprétée avec beaucoup d’intensité par Cate Blanchett : ils ont le même âge, le même glamour et peuvent enfin donner libre cours à leur passion. Ces moments privilégiés volés à ce destin qui les éloignent inexorablement sont magnifiques et tragiques. L’ordre inversé amplifie la dramaturgie : chaque occasion manquée ou instant de bonheur partagé est vécu avec une émotion amplifiée.

Justement l’émotion ou plutôt une infinie mélancolie (Fincher n’a jamais été un grand sentimental) naît par petites touches, sans effets appuyés. Comme la formidable partition d’Alexandre Desplat, un de nos plus grands compositeurs actuels de musique de film, qui souligne en douceur les émotions, la mise en scène de Fincher exclut toute expression d’une sensiblerie mielleuse ou effet tire-larme. Ces plans sont très précis souvent superbes comme cette contemplation d’un coucher de soleil à l’article de la mort qu’on croirait sorti d’un tableau impressionniste.

En dosant idéalement les aller-retour entre passé et présent Fincher propose de feuilleter en 2h40 une partie de l’histoire de l’Amérique du 20ème siècle, de la grande guerre au cyclone Katrina. Une histoire que traverse les deux personnages principaux au gré de vignettes humoristiques avec de nombreux personnages secondaires extravagants (un vieillard qui raconte sans cesse comment il a été frappé par la foudre, un Pigmé en milieu urbain, une diva à la retraite), des situations cocasses liées au décalage entre l’apparence et l’âge de Benjamin Button (la découverte par un vieillard des choses de la vie) et au fil de passages mélancoliques (un abandon amoureux avec une femme énigmatique incarnée par l’excellente Tilda Switon) comme dramatiques (les nombreuses occasions manquées entre Button et son amour de jeunesse, leur inéluctable séparation après des retrouvailles inespérées).

Enfin on louera les effets de maquillage, absolument bluffants, qui permettent de vieillir et de rajeunir les comédiens comme Brad Pitt qui, à la fin du film, retrouve sa plastique de beau gosse découverte dans Thelma et Louise.

L’étrange histoire de Benjamin Button est une grande et inoubliable histoire d’amour funèbre, l’incroyable histoire d’un homme nait vieux dont le combat, contrarié par la fuite inexorable du temps et en l’occurrence d’une vie à rebours, pour garder l’objet de son affection a quelque chose finalement d’universel et de profondément touchant.


Adapté du best-seller de Robert Graysmith (Jake Gyllenhaal), un ancien illustrateur qui a participé à cette enquête, Zodiac voit le retour de David Fincher à un univers familier : le film de serial-killer.

Si
Seven affiche une atmosphère poisseuse et crépusculaire sublimée par une mise en scène virtuose, trop démonstrative pour certains, Zodiac est un récit très documenté à la réalisation sobre sur l’obsession de 3 hommes : un flic, un journaliste et un dessinateur, à résoudre une série de crimes qui plongea pendant plusieurs années l'Amérique, la population de San Francisco plus précisément dans la peur (Fincher, gamin de San Francisco à l'époque des faits, a-t-il fait ce film pour exorciser ses démons révélés dans une filmographie très noire ?).

Au spectaculaire, Fincher privilégie l’étude de caractère : point de descente de police musclée, de folle course-poursuite sous la pluie, mais l’acharnement qui vire à l’obsession au détriment de la santé mentale, physique et d'une vie de couple équilibrée, le découragement face au manque de preuves, le combat quotidien d’une poignée d’individus pour arrêter un tueur en série, véritable croque-mitaine insaisissable.

Etalée sur 156 minutes, cette enquête qui renvoie aux meilleurs films politiques et policiers des 70’s (Les hommes du président, L'inspecteur Harry) tient en haleine par son scénario très documenté (nombre impressionnant de faits, de personnages) et ses acteurs (Gyllenhaal en tête) très convaincants.

A noter que Zodiac est disponible chez Warner en blu-ray en version director's cut

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